Les chroniques du Paris-Brest-Paris

La Maison de la Poésie a envoyé Roland Nadaus, poète et Hervé Borrel, dessinateur "suivre" cette 17e édition qui s'est déroulée du 21 au 25 août 2011.

Les chroniques du Paris-Brest-Paris

Voici leurs impressions à chaud, un état des lieux des machines et des humains, avec humour ou sérieux, selon l’humeur.

Chronique #1 - Dimanche 21 août

« Folie ! Folie ! Des dingues ! Les fous ! » Ce sont les mots qui reviennent le plus souvent lorsque je parle du Paris -Brest -Paris. Mais ils sonnent avec une admiration dans la voix, un étonnement dans les yeux, une chaleur fraternelle dans le visage de ceux qui les prononcent… Et je sens même, parfois, une bouffée d'envie presque jalouse devant l'exploit : car il s'agit bien d'un exploit.

Et quand je précise qu'il s'agit d'une randonnée – et non d'une course cycliste (comme elle le fut pourtant autrefois)– les yeux de l'interlocuteur s'écarquillent jusqu'à ressembler à la Voie Lactée tant ils pétillent d'incrédulité. Enfin, lorsque je réponds à l'inévitable question :

 - Mais qu'est-ce qu’ils gagnent ?

 - L'estime des autres randonneurs… Celle de leurs amis… Et cette fierté intérieure qu'on appelle l'estime de soi…


Alors les yeux de l'interlocuteur ou de l'interrogatrice cette fois se ferment sur l'abîme noir de l'incompréhension et le lumineux abysse de la fascination. Le vis-à-vis se tait – mais on sent bien qu'il pense ! Il (ou elle) se met en apnée – mais on entend son cœur battre, et très fort… Sessourcils se froncent, ces cils tremblent, ses paupières frémissent, il n'y a pas jusqu'aux ailes de son nez qui ne soient prises d'un mouvement brownien exprimant à la fois l'angoisse et l'admiration, l'incompréhension autant que la sympathie.


Enfin la personne rouvre les yeux et se remet à respirer normalement. Tout ce qu'elle bafouille ensuite signifie : « Moi je n'en serais pas capable »… Ou plutôt : « Je n'en suis pas capable». Au présent.

Mais sur le site du départ, au Gymnase des Droits de l'Homme et dans les alentours, c'est un contraste saisissant. De sérénité –active.

Et d'abord, cette impression d'une tour de Babel composée de cyclistes, Tour dont les briques sont des roues: ça parle tellement de langues – et dont beaucoup n'ont jamais sonné à nos oreilles européennes–, ça parle l'anglais avec tellement d'accents différents, ça parle des langues orientales,africaines, asiatiques, ça parle, ça parle, et l'incroyable c’est qu'ils semblent tous se comprendre tous ! Du coup, l'accent breton et l'accent catalan jouent des castagnettes linguistiques tandis qu'un biniou, à la sono, se révèle être une cornemuse… Mais question pignon et dérailleur, pas de problème de langue : juste des questions techniques. De surcroît on s’extasie humblement devant plus roué que soi. Roué ou poétique : trois roues pour deux parfois sur un étrange tricycle en tandem...

Et défilent les vélos, tous plus étonnants les uns que les autres : il y a même des vedettes qui trustent toutes les lentilles photographiques et médiatiques tant leur équipage semble aussi étrange que saugrenu, inventif autant que jouissif, ingénieux autant que bien risqué pour une randonnée de 1228 km ! Le concours Lépine a donné rendez-vous au Paris Brest Paris. L’ingéniosité le dispute à la ferveur.

Mais c’est surtout l’Humain qui est au rendez-vous.

L’homme est premier, quel que soit le vélo.

(Quand je dis Homme, je dis Femme, je ne confonds pas genre et sexe, d’ailleurs ici c’est clair comme clair de lune : il y a tant de langues qui disent masculin ce que nous nommons féminin, et vice-versa : quoi ? Un vélo, mais une bicyclette ?)

Pas d’histoire médiocre de ce genre ici.-Même si la superbe équipe des Philippines est très très très dirigée par des Philippins…

Et s'entassent les camping-cars, étonnamment respectueux des espaces verts, et les automobiles (bien diverses elles aussi !) De l'assistance et des amis. Toute la Ville Nouvelle de St-Quentin-en-Yvelines vibre au dérailleur du Dieu Vélo ! Un dieu de paix. Mais qui n’ignore pas cependant l’émulation : rien à voir avec la compétition !

Car ce qui frappe, sur le site, c'est en effet d'abord la sérénité des Randonneurs, le professionnalisme des Amateurs, oui, oui, de tous ces bénévoles sans lesquels rien ne serait possible. Et je pense à ceux et celles que je vais rencontrer sur la route : oui, je pense très fort à eux et elles qui, à d'impossibles heures du matin ou de la nuit, vont accueillir nos Randonneurs– qu'ils arrivent jusqu'au bout et en reviennent, ou que la loi inconnue de la martingale cyclo-touristique tue leur ardeur alors qu'ils étaient en passe même de réussir …

Ici, d'un seul coup, l'humain redevient essentiel. C’est ça, Paris-Brest-Paris. Il y a bien sûr d’autres aventures, mais celle-ci les résume (sans dire la singularité de chacune, évidemment ) : des Humains pédalent pour l’Humanité (ceux qui vont rigoler de cette phrase, je les laisse à leur médiocrité de gauloiserie lamentable).

Pas de cyclone médiatique ni de grosse tirelire. Ni de pousse-culotte avec ou sans seringue. Des milliers de cyclistes, de cyclotouristes, du monde entier venus, se reconnaissent dans la fraternité de l'effort, de la dignité, de l'estime de soi. Et cela, sans orgueil. Juste une pointe de nationalité – fût-elle parfois régionale. Ou alors un orgueil bien placé : celui de l’effort sur soi-même.

Ce calme serein contraste tellement avec ce que nous en disons, ce que nous en percevons – qu'il appelle à l'humilité vraie: celle de la dignité de l'Humain.

D’ailleurs, au stand japonais, on faisait la queue pour donner de l’argent. A côté, l’Institut Curie recevait lui aussi des dons. Des dons de personnes qui avaient déjà payé pour s’inscrire au Paris-Brest-Paris !

Je n’ai pas eu le temps de demander, tant il y avait de milliers de personnes, si au moins l’une d’entre elles payait encore l’impôt sur la fortune – ce fameux ISF dont les plus grands coureurs de Bourse se sont vus exonérés …

Ici il se passe quelque chose : et c’est vous.

J’espère que ça va continuer sur la route!

Je vous tiens au courant,

Roland Nadaus,cyclo-poète.

PBP Hervé Borrel 5© Hervé Borrel


Chronique #2 - Lundi 22 août

LA ROUTE DES LARMES


Eh bien cette fois ça y est :
Cavalerie légère
les commandos de Sa Majesté
la Petite Reine    
se préparent à l’assaut

Le lasso du départ va bientôt libérer
leur impatience
leur exigence :

pédaler pour rien
pour rien d’autre  que l’amour
du Vélo

pédaler pour Y aller
pédaler pour En revenir
–grand aller-retour sur soi-même–


C’est dimanche, c’est dimanche : le Jour du Grand Départ! Mais entre la joyeuse « conférence » internationale du samedi –où le monde entier parlait mille langues, où les visages rayonnaient de fière sérénité – et ce dimanche de tension, de concentration (voire d’angoisse), c’est un contraste saisissant. Mais la route en donnera, hélas et très très vite, des exemples souvent bouleversants.
Le soleil frappe dur sur la ligne de départ –et dans les sas de contrôle, où les visages se crispent, où les mâchoires se  serrent, où se plissent les fronts dans leurs rides tendues. J’ai l’impression de ne plus reconnaître les hommes et les femmes (surtout le hommes) que j’avais rencontrés la veille, babillards de Babel, décontractés et sereins, heureux d’être de la fête, heureux d’être parmi tous ces autres qui sont leurs semblables. Et les voici maintenant tendus, anxieux, silencieux, muets,  dominant leur nervosité avec une volonté dont feraient bien de s’inspirer plus d’un dirigeant politique…
Le lent défilé  jusqu’à la ligne de départ, orchestré parfaitement et parfaitement respecté, a quelque chose de religieux : une procession ! Mais les processionnaires ont tous un vélo à la main… Cependant, la Babel des mille langues est devenue silencieuse : pourtant, qu’est-ce que ça parle en chacun ! (organisateurs compris : une auto est malencontreusement tombée en panne sur le début du parcours et le commissaire de police refuse de donner son accord pour le départ tant qu’elle ne sera pas dégagée : sécurité oblige, c’est une vertu première du Paris-Brest-Paris.)
Mais le soleil s’en moque, et ça frappe de plus en plus dur. On s’impatiente. On rouspète un peu, les discours des officiels tentent de faire passer le temps, mais les cyclistes piétinent : ce qui est le contraire de leur engagement !
Puis, sous une ola grandissante, accompagnée d’applaudissements fraternels, le départ se décompte enfin. Cela ressemble à une prière antique, du temps où l’on adorait Zeus, où l’on avait déjà inventé la roue –mais pas encore le vélo…
Oui, ça y est : départ ! Comme un accouchement, une naissance. Un double cri qui libère. La foule ne fait plus qu’un avec les coureurs, eux-mêmes fondus, confondus, pour un instant. Un instant seulement. D’un seul coup, la mondialisation serait communion humaine…Moment de grâce et d’angoisse à la fois.
Et puis, tout de suite et à nouveau, les larmes. D’autres larmes cette fois, et pas de joie. A peine une dizaine de km parcourus, voici un couple qui remonte …à pieds le parcours : la femme boite, l’homme la précède, visage fermé. Ils traînent leurs vélos comme des chevaux déferrés.
Et maintenant un homme, sur le bord de la route, qui tente de réparer sa monture –avec l’aide malhabile d’un spectateur qui tente de l’aider…
Puis ce vieil homme en larmes –dont je n’oublierai plus le visage désormais : il pleure, il pleure au milieu d’un groupe de spectateurs qui ne savent comment le  réconforter .Rides et coups de soleil, yeux rougis et lèvres tremblantes, vélo par terre, c’est plus qu’un rêve qui s’écroule : comme une vie…
Maintenant, ce cycliste qui maudit en anglais ( ?) son vélo, et fait signe de la main à ses compatriotes qui poursuivent la route des larmes sous un soleil de plomb. Adieu, au-revoir, maudit soit le Destin !
Bannière bretonne en selle et au vent, un motard de sécurité tente de faire respecter le code de la route au peloton de tête qui s’entête à prendre toute la route à lui seul alors qu’en face rentrent des vacanciers aux autos chargées de bagages -et de souvenirs : ce qui les rend sans doute si aimables et compréhensifs…
Bientôt (mais bientôt ce sont des heures !) dans la nuit, les premières éoliennes de Mayenne guettent la première vague des premiers coureurs, le dur Perche franchi. Contrôle à Villaines-la-Juhel –où l’on sait accueillir. Ici aussi, dans les plus grandes hauteurs du Massif Armoricain, ce n’est pas de la rigolade –même si les paysages sont si beaux qu’on en oublierait d’allumer sa lanterne…
Brigitte Gyr, la poète-compagne de mon complice en chronique Hervé Borrel, évoque soudain son enfance et Fausto Copi. Le jeu de mots vient vite :
« -Au Paris-Brest-Paris, il n’y a pas de fausto-copieurs : rien que des originaux, rien que des originales… »

Roland Nadaus, cyclo-poète

PBP Hervé Borrel 2© Hervé Borrel


Chronique #3 - Mardi 23 août

QUAND TAIWAN DANSE BRETON


Dans le Paris-Brest-Paris, chaque jour offre un visage nouveau -chaque étape, chaque instant, même ! Après la route des larmes sous un soleil de plomb, c’est un défilé de sourires sous la pluie. A nouveau les dents se desserrent, les lèvres s’ouvrent  -et parfois sourient ou remercient lorsqu’un spectateur, ou un groupe de spectateurs, sur le bord de la route, applaudit, encourage.

Car les spectateurs font aussi partie de la randonnée.  Seuls  ou en famille, en couples ou en grappes, debout ou assis sur des pliants, des chaises tout juste sorties de la salle à manger ou de la cuisine, appuyés sur la rambarde du balcon, agglutinés au portail du lieu de contrôle, ils sont là, chaleureux et admiratifs, sages comme les cyclistes sont sérieux, déterminés autant qu’eux, bref ils sont le double immobile des randonneurs et font eux aussi partie du spectacle : mieux, ils participent à l’effort ! On se prend à rêver d’une humanité qui ressemblerait  à tous ces gens –à pieds ou à vélo- et d’un monde à leur ressemblance. A cet égard, les lieux d’étape sont exemplaires.


Et donc vient un moment où des langues se remettent à parler, malgré une fatigue que le corps et le visage trahissent. Cela ne va pas sans une très forte émotion, comme si un muet retrouvait  miraculeusement la parole. Ainsi ce Québécois qui nous raconte comment un des ses amis canadiens n’a pas pu prendre le départ à cause d’une trop longue exposition au soleil : et pourtant c’est un randonneur chevronné, qui franchissait des « murs » comme on dit là-bas et sous une température atteignant les 40°…Il ne sait pas ce qu’est devenu son copain sinon qu’il a été pris en charge par les secours : il aura donc pris l’avion pour rien –mais moi, poursuit l’homme, même si devais arrêter maintenant (nous sommes à Tinténiac), je ne regretterais pas le voyage, ça non, tellement c’est formidable !
Silence ému. Puis il ajoute qu’il a été quasiment déshydraté et que ce n’est qu’en arrivant au deuxième contrôle, à Villaines-la-Juhel (220 km parcourus…), que ses lèvres ont retrouvé leur forme normale : entre temps il aura dû ingurgiter 11 ou 12 litres de liquides (eau et jus de fruits). Dans la chapelle du lycée, transformée en infirmerie, les hommes de la Protection Civile confirment : déshydration, crampes, maux d’estomac, douleurs , et toute une bobologie due à de multiples chutes, oh sans gravité : « c’est le vernis qui s’en va, c’est tout ! ». Par vernis entendez la peau…

Des hommes dorment près de leur vélo, partout, n’importe où, devant n’importe qui et dans les positons les plus diverses : l’un semble être directement tombé de sa monture et celle-ci se repose à moitié sur lui. Les dortoirs, soigneusement organisés, sont quasiment vides : on ne s’y repose qu’une demi-heure, une heure, une heure-et-demie au maximum ; plus, et il est alors impossible de repartir : les muscles, tétanisés, ne pourraient supporter de nouveau l’effort.
Un va-et-vient incessant entre ceux qui arrivent et ceux qui repartent déjà (il y a de moins en moins de randonneurs groupés) bourdonne comme à l’entrée d’une ruche. Mais le miel, ici, c’est de l’Humain. Pas de compétition effrénée, pas de fric (sauf les petits marchands d’accessoires, de boissons  et de nourriture), rien qu’un exploit à accomplir, un bâton de maréchal pacifique à obtenir, tout pour la beauté du geste.

Deux femmes souriantes et seulement t maquillées de joie, m’expliquent qu’elles sont parties la veille à 20h et qu’elles n’ont donc pas eu à subir ce terrible « coup de chaud » qui guillotine les plus vaillants. J’entends derrière moi un bonhomme qui murmure : « Bah, si l’une d’elles m’invite à la suivre, je n’irai pas dormir dans la baignoire »…Mais les deux jolies femmes enfourchent déjà leur monture et, tandis que la sono fait résonner une danse bretonne, descendent en souriant la côte qu’à l’aller elles venaient de monter. Puis elles se fondent dans le paysage d’un bourg rural plein de chaleur malgré la pluie.

La sono, ah l’indispensable et terrible sono ! Ces accordéons, ces binious, ce doit être encore du disque ? Mais non, mais  non  c’est un vrai orchestre avec de vrais danseurs bretons et qui attirent un essaim de spectateurs enthousiastes. Je m’approche. Et là, que vois-je ? Un randonneur asiatique, sacrément musclé, qui danse avec une bretonne en costume. Mais ses galoches à lui, ce sont ses chaussures de cycliste, sa coiffe, un casque aérodynamique ; son pantalon, un short serré jusqu’aux genoux et autant bariolé que la robe de la femme est noire. Il a parcouru plusieurs centaines de km sans dormir, et il danse, et il danse, tentant d’apprendre le pas d’une gavotte ou de quelque autre passe-pied breton. Pas facile…On le fait monter sur le podium : il est heureux comme un enfant de Noël, maladroit de tendresse et de vouloir déterminé. Tout autour, on le soutient, on l’encourage, on l’applaudit. Une danseuse en noir finit même par le faire valser ! Et en cadence, s’il vous plaît !
Un triomphe ! Personne cependant n’a osé lui demander sa nationalité, et toutes les hypothèses circulent : les Asiatiques sont cette année si nombreux  on a même vu des Chinois tenter de discuter avec des Japonais) et on les connaît si peu que personne n’ose poser un drapeau sur le front de cet homme en sueur et qui sourit comme un soleil d’aurore. Mais bientôt, le mot passe de lèvres en oreilles : Taïwan,Taïwan!
« L’homme aux pédales de vent » en oublie qu’il doit passer au contrôle. Je le lui rappelle : d’un coup il retombe sur terre, et fonce vers la table des contrôleurs sous les applaudissements du public. Tandis qu’arrivent et repartent des centaines de randonneurs dont les mâchoires se serrent à nouveau.


Roland Nadaus, cyclo-poète

PBP Hervé Borrel 3© Hervé Borrel


Chronique #4 - Mercredi 24 août

LA MORT,LE BROUILLARD,L’ABANDON


 La roue tourne la roue tourne
et pédalent les pédaleurs
– pour être à l'heure, l'ultime–

Car l'heure de leur temps
c'est l'infini
– ils dorment dans le rêve des autres–

 La vie grappille leur horloge
dont ils savourent les raisins
– chaque minute est grain. D'éternité–

Chaque coup de pédale
fait un peu tourner le monde
– sans leur effort aucune résurrection possible…–

Décidément chaque étape apporte son lot d’événements, sa couleur, sa tonalité. Le Paris-Brest-Paris a été endeuillé par la mort d’un randonneur américain de 58 ans, renversé par un camion. Consternation et tristesse. Mais les autres randonneurs ne l’apprennent que tardivement et peu à peu. Ce n’est pas la cas des organisateurs, des suiveurs et des accompagnateurs. Pour ceux-ci, l’inquiétude grandit quand ils pensent à leurs proches engagés dans cette magnifique et terrible randonnée.

A Carhaix, l’avenue qui conduit au point de contrôle est une étrange avenue de décor fellinien dont les trottoirs sont, de chaque côté et sur une longue distance, encombrés d’une double et immobile caravane blanche formée par des centaines de camping-cars d’où émergent, çà et là, une auto colorée, voire une vieille camionnette. Sur certains véhicules flottent un drapeau. Les rues environnantes sont, elles aussi, saturées de véhicules –tandis que le flot aller et le flot retour des cyclistes ne cesse de se croiser : car il y a déjà des randonneurs qui reviennent de Brest et s’en retournent vers St-Quentin-en-Yvelines ! Une table de camping et quelques pliants, çà et là, parfois abrités sous un auvent, servent de « restaurant » et de « salle de massage » au randonneur et à son ou ses accompagnateurs. D’ailleurs, c’est souvent UNE accompagnatrice…

A Brest, l’une d’elles, le visage gonflé de fatigue et les yeux rougis, m’avoue qu’elle n’a guère plus dormi que son cycliste de mari, c’est-à-dire à peine trois heures depuis le départ de dimanche (on est mardi en fin d’après-midi).Son mari ajoute : « D’ailleurs elle vient de prendre des vitamines…car je repars tout de suite ! » Et les voilà qui se dirigent, lui vers son vélo, elle vers son camping-car, après s’être donné rendez-vous deux contrôles plus loin : »Et puis ne m’attends pas à Loudéac, je fonce direct plus loin !

Dans le restaurant bondé où nous déjeunons rapidement, une tablée se lève soudain. Une femme, le portable encore à l’oreille, crie : » Il arrive, faut y aller, faut y aller ! On va lui préparer une douche et un massage ! » Ils sont déjà dehors qu’elle crie encore -de bonheur et de stress. Mais une Anglaise, à Brest, les larmes encore aux yeux et le visage gonflé, le portable à la main, fait les cent pas, nerveuse : son mari n’est pas encore arrivé alors qu’il devrait être là depuis longtemps… Et comme la côte est dure et la circulation brestoise dangereuse pour atteindre enfin le nirvana du point de contrôle, juste au-dessus de « L’Abri du Marin ».

Mais le ballet croisé se poursuit : à 14h45, 4200 participants ont déjà pointé. Et il en arrive d’autres –quand 4000 sont déjà repartis ! Oh ? pas tous hélas… Une Japonaise, incapable de marcher, a dû être portée jusqu’au dortoir : elle rentrera à Paris en train…

A Carhaix, un homme, sur une chaise, effondré, le pied gauche à l’air, m’explique en serrant les dents qu’une tendinite lui interdit d’aller au-delà et qu’il ne sait même pas comment il va rentrer à Bordeaux. Pas très loin de lui, quatre gaillards sexagénaires déjeunent d’un bon coup de fourchette et se disent prêts à reprendre la route avec la vigueur qui convient. Ils évoquent aussi le terrible brouillard breton qui les a empêchés, de nuit de surcroît, de mener le train qu’ils espéraient. Et puis, me dit un Anglais : « Aoh, ça a pleuré toute la nuit… »

Ah, ce brouillard ! Un couple qui fait la randonnée en tandem me dit, entre deux bouchées, sa déception. Ils sont arrivés à Brest de nuit et dans le brouillard. Du coup, ils n’ont rien vu… Mais ce fichu brouillard les a aussi empêchés de rouler comme un tandem doit le faire, encore plus qu’un simple vélo : en prenant force élan dans les descentes – mais comment s’y prendre quand on n’y voit pas à cinq mètres ? Pourtant, le cœur léger et uni, ils m’annoncent fièrement qu’ils m’attendront à mon retour… moi qui suis la randonnée en voiture !

Il y a aussi des abandons dont on dirait que le destin a pris un plaisir malin (du Mal) à les organiser. Ainsi de cet homme, grand et musclé, qui reconnaît s’être trompé de parcours à cause d’un fléchage défaillant (ou qu’il n’a pas su voir) : « 160 bornes pour rien ! Je n’ai plus la force de les refaire… » Et pour cacher qu’il va pleurer, il détourne la tête en ricanant.

A ce moment, passe un vélo caréné comme une voiture de course, très bas, dont le propriétaire (on ne voit pas son corps) nous lance un signe de bras amical en réponse à nos applaudissements.

Oui, c’est tout cela le Paris-Brest-Paris : tristesse et enthousiasme. Chagrin et espérance. Ecce Homo : c’est l’Homme…

PBP Hervé Borrel 4© Hervé Borrel


Chronique #5 - Jeudi 25 août

LA RANDONNEE DES CONTRASTES


Loudéac, sur la route du retour, midi : les bénévoles, fatigués, finissent de ranger le site. Mais ils fêtent le Paris-Brest-Paris et leur travail collectif en prenant l’apéritif, tandis qu’un barbecue s’organise dans la joie. Le responsable me montre le terrain, où il n’y a plus un randonneur : « Regardez comme ils nous l’ont laissé, une propreté formidable ! Ce n’était pas la même chose la dernière fois… »

Appuyé contre un muret, un vélomobile  jaune, caréné comme une Formule 1, témoigne d’un abandon. Mais lequel des deux randonneurs encore présents est celui qui a dû ainsi abandonner ? Est-ce cet homme couché sur un coin de pelouse et qui remue à peine dans son sommeil d’épuisé ? Ou bien cet autre, tout en noir, pétrifié sur sa chaise de l’autre côté, et qui pleure silencieusement ? Par respect pour leur solitude et leur chagrin, nous ne leur demanderons pas. Oui, quelle solitude ! Et qui va s’occuper d’eux et de la suite de leur voyage si brutalement interrompu ? Comment imaginer que, à l’aller, il y a eu ici plus de mille personnes à la fois ?  Le cœur se sert à regarder l’un dormir comme une pierre tombale et l’autre se murer dans ses larmes lentes et amères. 4800 participants ont pourtant pointé ici, puis ont repris la route.Du coup, nous fonçons vers Villaines-la-Juhel, espérant y arriver pour applaudir quelques randonneurs avant que le point de contrôle ne soit lui aussi fermé. Pour gagner du temps, nous n’emprunterons pas le chemin du PBP. Pourtant, à chaque fois que nous dépassons un cycliste, un cri jailli : « c’est un de chez nous ! » De chez nous : c’est dire si la Randonnée est devenue nôtre, nous les suiveurs-voyeurs  - la Randonnée avec un grand R. Mais jamais nous ne rencontrons « un de chez nous » et Hervé Borrel, en plaisanterie, les déclare tous « faussaires » - puisqu’ils ne portent pas la plaque officielle. Ah si, une fois et sur une route à grande circulation, nous dépassons un papy qui s’est arrêté sur un semblant de parking, son vélo contre un arbre : il mange une banane et semble perdu dans ses pensées. Seulement dans ses pensées ?

Et soudain, un carrefour au nord de Mayenne : « Les voilà ! Les voilà ! »  Car déboulent en file presque indienne des dizaines de randonneurs bien de « chez nous ». Nous les saluons, les applaudissons, les accompagnons un instant.  Beaucoup, en réponse, malgré la crispation de leur visage, nous répondent d’un mot, d’un geste de la main, d’un merci du bras. Sur le bord de la route, plus on avance plus il y a de spectateurs armés de caméras – mais surtout d’enthousiasme fraternel. Quel contraste : même le soleil s’est mis de la partie, sans se faire casse-mollet.
Et à Villaines-la-Juhel, c’est le délire : Ils sont des centaines à fêter la Randonnée.  Le speaker donne le numéro et le nom du randonneur – et même parfois sa nationalité – ce qui déclenche un concert de joie et de soutien à vous regonfler le moral.
Une camionnette attend les Américains : devant elle, des dizaines de sacs classés selon l’hôtel où les participants sont descendus à Paris.
A côté, un stand vend des produits vitaminés et répare les vélos (ce n’est pas gratuit). Un Anglais explique, montrant son dérailleur, que « ça descend toujours. » L’anglais, me dit la vendeuse d’Ovomaltine, c’ est la langue universelle…  avec les gestes, les mains, et le sourire…  Compassion ou business,  allez savoir : sans doute les deux, c’est l’homme. 
Une Bulgare au visage ravagé de fatigue, sur le parking se fait envelopper d’une longue serviette afin de se changer à l’abri des regards indiscrets. Près du porche en plastique gonflé du Conseil Général de la Mayenne, porte à la Disneyland, juste à l’endroit où une grosse  borne fictive indique la distance parcourue et ce qu’il reste à parcourir, un groupe –qui ressemble à une équipe- s’auto-photographie : les visages rayonnent, les sourires servent de flashes. Nicole et Françoise me disent : « On ne s’est pas quittés ; quand l’un mollit, tout le groupe mollit. On arrivera tous ensemble ! »
Au centre de soins, que de monde ! Le docteur Michel Fressier, bénévole, m’explique  joyeusement le travail qu’il accomplit avec ses collaborateurs d’un temps. : l’essentiel de la traumatologie se rapporte aux tendinites et…à l’estomac, encore lui. Mais perce un regret, presque une colère dans sa voix : le club ne reçoit aucun financement pour payer les comprimés, les pommades, les emplâtres…
Au contrôle, j’apprends que le tandem 6038/6039, rencontré la veille, est déjà reparti il y a quelques heures. J’ai hâte de féliciter ce couple  sympathique et si rapide  -Mais j’ai appris que les premiers sont déjà arrivés à St-Quentin-en-Yvelines mardi midi ! La randonnée n’est pas une course, mais quel exploit !
Et, comme toute belle aventure humaine, elle est l’occasion de rencontres inoubliables. Je sens que, pour tous, ça va être difficile de retrouver l’ordinaire des jours…

Roland Nadaus, cyclo-poète

PBP Hervé Borrel 1© Hervé Borrel


Chronique #6 - Vendredi 26 août

RETOUR SUR TERRE ET TEMPS DES LEGENDES


Retour sur terre ? Quelle expression pour un cycliste qui vient de rouler 1228 km sur des routes plus ou moins faciles – mais toutes bien terrestres ! C'est que, pendant 44 heures pour les plus rapides, plusieurs jours pour l'immense cortège des randonneurs, ce cycliste-là a d'abord vécu un grand rêve, entrecoupé parfois de cauchemars, hors de l'actualité « chaotidienne » du monde et que, maintenant arrivé à Guyancourt (Saint-Quentin-en-Yvelines, substitut de Paris) il retrouve le terrible ordinaire qui est l'ordinaire des ordinaires humains… Alors avec le poète Jules Laforgue il va peut-être s'exclamer : «Ah, que la vie est quotidienne ! »
Qui n'a vécu ce sentiment après un beau voyage, une grande lecture, un inoubliable moment de bonheur familial, amoureux, professionnel, collectif ? Bref, un voyage intérieur : comme si Paris Brest Paris c'était aussi une randonnée de Soi à Soi-même dans la rencontre toujours surprenante de l'Autre. Si le circuit est le même pour tous, le parcours lui ne l'est pas – et chacun en revient changé. Les vieux routiers du Paris Brest Paris disent même que chaque Randonnée diffère des autres. Quelle est unique. Bien sûr, la météo y est pour beaucoup : on ne roule pas à 32 km/h avec un vent de face, on a moins envie de sourire quand la pluie ravage vos vêtements au point de vous faire claquer des dents pendant des kilomètres. Mais l'ambiance générale est tout autant déterminante, tout comme l'accueil dans les points de contrôle. Un randonneur sur cyclo allongé, après m'avoir expliqué les avantages et les inconvénients de sa monture, me confie que le plus étonnant a été pour lui la différence de prix des assiettes de nourriture d'un lieu à l'autre : quatre euros ici pour des pâtes avec un peu de viande, et huit euros là-bas où la ville a confié la chose à un traiteur… Comme je m'étonne qu'il n'ait bénéficié d'aucune assistance, contrairement à beaucoup d'autres, il répond fièrement que c'est ça, aussi, l'esprit de randonnée.

Pendant ce temps continuent d'arriver des randonneurs et les randonneuses dont certains sont si fatigués qu'ils manquent de rater la porte d'entrée vers le contrôle au gymnase des Droits de l'Homme. La police municipale de Guyancourt vient à l'aide des bénévoles qui assurent la sécurité. Je n'ai guère vu tout au long du parcours, sauf une fois deux motards à un giratoire, je n'ai guère vu le moindre gendarme y compris lors de la traversée de la nationale 12,au Ribay, extrêmement dangereuse. Pourtant il y a là une gendarmerie dont les locataires sont connus dans le quartier pour être de grands zélés de la lunette…. J'apprends, à mon retour, qu'un Taïwanais s'y est fait gravement renverser par un poids-lourd…
Mais si les randonneurs sont dans l'ensemble prudents et vigilants, la fatigue, la terrible fatigue leur fait commettre parfois des écarts dangereux. Ah, la fatigue ! À Guyancourt je surprends une belle jeune femme russe sur un talus herbu dans une posture dont on ne sait si elle relève de la méditation ou de l'épuisement. Sans doute les deux si j'en juge au sourire quelle m'adresse quand je la photographie – comme si l'objectif de mon appareil la sortait de son rêve halluciné.

Car voici venu (ou revenu) le Temps des Légendes. Tandis que les derniers arrivants n'en finissent pas de donner leurs derniers coups de pédales, commencent à circuler des rumeurs secrètes dont les randonneurs, les randonneuses sont les héros heureux ou malheureux. Au restaurant Courtepaille, archibondé, c'est un plaisir de voir les cyclistes et leurs accompagnateurs déjeuner d'un bon coup de fourchette : ah, le plaisir des frites et du verre de vin ! Un randonneur vieux de la vieille, comme j'interrogeais ses deux accompagnatrices, me dit fièrement et humblement à la fois : « Je leur ai dit de rester à Carhaix ; moi je ferai l'aller-retour à Brest tout seul : il faut bien qu'elle se repose elles aussi ! »
Donc le temps des légendes et des Légendaires. Le plus vieux. La plus âgée. Le plus jeune. Le plus ancien participant. Le club le plus nombreux. Le club qui a présenté le plus grand nombre de participants depuis le précédent Paris Brest Paris : cette année c'est Taïwan, passé de 2 à 63 ! La championne de France qui offre généreusement des coupes prises parmi les siennes. Le rappel des Paris Brest Paris passés. Les anecdotes se font légendes. Ainsi de ce couple invisible dont le mari a dû être hospitalisée après seulement 160 km, qui a dormi 24 heures d'affilée et qui, au réveil, propose à son épouse de reprendre la route : l'extraordinaire, c'est qu'ils arriveront tous les deux dans les temps !
Baudelaire a écrit ce vers célèbre : « J'ai plus de souvenirs que si j'avais 1000 ans ». Eh bien, plus d'un randonneur, plus d’un organisateur, plus d'un bénévole pourraient en dire autant après ce Paris Brest Paris, fol exploit accompli par des fous – qui sont des sages…

Roland Nadaus, cyclo-poète

PBP Hervé Borrel 6© Hervé Borrel